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Le Moonjor entre en thérapie sur « Harvard »

Le Moonjor continue de frapper fort en ce début d’année 2020 ! Après avoir livré la semaine dernière un featuring efficace avec son acolyte Joe Rem du 240 GANG sur « Bouteille », l’énigmatique rappeur masqué quitte de nouveau sa planète et nous dévoile « Harvard » un titre technique aux messages profonds que RUNGARDEN se plaît à décortiquer pour vous aujourd’hui.

Paradoxalement reconnu pour son identité maintenue secrète, son univers lunaire, sa gestuelle énergique ainsi que sa maîtrise de l’autotune, Le Moonjor se positionne probablement comme l’un des artistes les plus atypiques et prolifiques de la scène rap réunionnaise.

Il nous démontre sur ce track aux airs de banger, sa facilité à aborder des thématiques plurielles, oscillant entre nostalgie, introspection et maux sociétaux.

 

 

            Les propos efficacement débités sur un « Drake type beat » intitulé « Gold », sont illustrés par le récent collectif « Mange mon chien » visual production qui inonde les clips réunionnais ces dernières semaines.

La première partie de la vidéo nous présente un Moonjor allongé sur le divan, face à sa thérapeute auprès de qui il se livre dès les premières rimes débitées.

Une démarche actuelle qui rappelle la série « The Therapist » du média Viceland, où de nombreux Mcs outre-Atlantique et francophones se sont livrés face à un psychanalyste et à la caméra.

Il est parfois plus simple de se livrer à un parfait inconnu. Le Moonjor ne réussit-il pas cet exercice dès les débuts du track en évoquant sa nostalgie et sa vindicte face au spectateur tout en ne dévoilant pas son identité ? Un paradoxe assumé et réussi.

Jeux de néons et lumière rouges et violacées à faible intensité sont de mise. Le cadre est ici intimiste, même propice à une plongée dans l’antichambre de la tourmente du Moonjor.

Le texte colle parfaitement à l’ambiance et Le Moonjor « y rent’ fort » dès le début :

« Un ta nafèr y change, demoun pou ni lo chien

Le son c’est pu le son, le sang c’est pu le sang

Frère, des fois mi lé perdu mi conné pu le sens

La vie lé pu parey, komé la bann ti filles y fé nudes ek l’appareil »

 

4 mesures, qui suffisent amplement au Moonjor pour évoquer généralement des contextes géopolitiques tendus, les valeurs qui ne sont plus (dans la musique, dans la famille), la perte de repères, la déperdition d’une société dépravée face aux déviances de la technologie et à la quête perpétuelle de l’attention.

On remarquera que le réalisateur insère brièvement des sortes d’images subliminales, pour illustrer et souligner les propos de Moonjor. On retrouve par exemple le « Nudes » avec une brève apparition à l’écran d’un élément du clip « Are you lost in the world like me » de Moby feat The Void Pacific Choir.

 

« La putain d’belle époque

Pokémon et POGS

Na pwin zistwar lo ki”

 Des rimes qui parleront d’avantage aux kids des années 90 / début 2000 qui se rappelleront les souvenirs de la cour de récréation. Le Moonjor les dépeint ici avec nostalgie et de manière désabusée comme un Eden de la pureté et de l’innocence, non-entaché par les déviances de la pornographie malheureusement trop accessibles aux enfants d’aujourd’hui.

 

« Des fois mi lé nostalgique, y ressent dans le track »

La note est clairement donnée.

Coup de théâtre : Le Moonjor passe son masque à la thérapeute. Il lui transfère ses émotions, son ressenti, son spleen. La thérapeute se rend compte que ses mots ne parviendront à panser les maux du Moonjor, elle finit par céder…et les rôles s’inversent : c’est désormais Le Moonjor qui s’improvise thérapeute !

Elle partage un « ti kalité » avec lui. Elle ne semble même plus à l’écoute, son regard est plongé dans le vide. Serait-elle-même plongée dans un genjutsu * (ndlr, technique d’illusion issue de l’univers du manga Naruto, servant à duper l’ennemi) du rappeur ? Ce ne serait pas une surprise, lui qui a montré à maint reprises son intérêt pour le manga et pour le clan Uchiha (un titre dénommé « Sasuke », un Mangekyou Sharingan apparaissant sur son cou dans son feat avec Keyo « Le Hood » etc…).

Changement de contexte

Le Moonjor se retrouve téléporté en extérieur avec pour décor une plage de galets, un tronc d’arbre couché, l’océan, l’horizon. Le décor est ouvert, vague, planant, mais également sec, aride, austère, inscrivant Le Moonjor dans la plus grande solitude. Tel un naufragé sur une île déserte, lieu qu’il est le seul à pouvoir arpenter.

 

 

Par extrapolation, ce décor naturel sobre rappelle le clip du duo PNL, « A l’Ammoniaque » où les deux frères, ouvrant leur hall, tombent sur une vaste file de « ien-cli » en attente de leur dose dans un désert sans fin. L’effet est immédiat pour nous faire ressentir la profonde mélancolie et nostalgie des personnages.

Certains plans viennent également mettre en scène le Moonjor au sein d’un garage où l’on retrouve d’anciennes voitures, un vestige du « Tan lontan » ?

Sans aller jusqu’au « c’était mieux avant », il s’agit d’une adroite mise en scène pour souligner la nostalgie d’une époque révolue où régnait l’importance des valeurs.

Ce cadre est ainsi très propice au refrain, à son tour planant :

« Moin ma pa bar Harvard

Mais mie pas couillon

Mi fume un bon zamal

Et mi plane comme un papillon »

Ce refrain nous permet d’embrayer, après la nostalgie et la critique sociétale, sur un troisième thème, très fréquemment abordé par l’artiste : le self made man, se faire et se réaliser seul. L’auto-accomplissement, et c’est ici que le titre du son prend tout son sens.

Le Moonjor fait volontairement référence à la prestigieuse école de Cambridge en se positionnant volontairement à son antipode. Il met un point d’honneur à ne pas se plier au conformisme, à ne pas suivre la masse, à ne pas embrasser les mêmes idéaux que ses pairs pour tracer sa propre voie. Le plaisir, la satisfaction et la reconnaissance sont encore plus grands dans l’auto-accomplissement.

Si l’on se concentre dans un premier temps sur le son lui-même, il s’agit d’un élément qui revient à plusieurs reprises :

« Ma pa besoin la force

Ma pa besoin la France

Sek mi fé lé certain ma pa besoin la chance »

 

 

S’entourer de vrais, qui nous connaissent, qui nous ont fait, se réaliser par le dur labeur, se faire seul « par nous et pour nous » (mentalité FUBU : For US BY Us).

« Laisse a moin tout seul t’façon mi lé fait pou ca

Ma pas besoin boussole mon moman lé la pou ça »

Qui de mieux pour nous aiguiller dans cette entreprise que celle qui nous a engendré ?

« Mi lé pa la au hasard moin ma connu fait les choses »

« mi lé pa débutant moin mi veut le bitin »

 

Une ultime marque affirmée de reconnaissance. Rien ne se fait au hasard, tout est le fruit de l’expérience et du travail. Le Moonjor est un bosseur et il entend vous le faire savoir.

Avec « Harvard », le Moonjor nous délivre ainsi un clip au visuel des plus soignés où l’instru, kickée en bonne et due forme est un terreau fertile au rappeur pour y exprimer ses critiques mais aussi souligner la qualité de son investissement et de son travail.

On le voit d’ailleurs beaucoup sur les réseaux sociaux, Le Moonjor est très proche de son public : toujours à soumettre un choix, s’ouvrir aux avis et critiques constructives. Il s’essaie notamment à la production, à la vidéo ; une véritable âme d’artiste empirique.

Annoncé en septembre dernier sur les réseaux, nous avons hâte de découvrir son projet dont la sortie est prévue pour cette année 2020. Le Moonjor un artiste à part, complet et évolutif qui n’aura de cesse de vous surprendre.

Tony D.

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